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Les révoltes des printemps arabes sont-elles les symptômes de l’échec des politiques de développement promues par les pays développés ? Alors que le taux de croissance est globalement négatif au Maroc et en Tunisie depuis les années 1980, l’Algérie a réussi à garder une croissance positive mais fragile (1). Cela s’explique en partie par des directions différentes qui ont été prises par les pays pour améliorer le niveau de vie de leur population. Le Maroc s’est engagé dans une libéralisation croissante de son économie, l’Algérie a capitalisé sur ses ressources naturelles et notamment en pétrole, et la Tunisie s’est appuyée sur des secteurs dynamiques tels que le tourisme. Néanmoins les résultats en termes de politique économique ne correspondent pas au potentiel de la région. Malgré une croissance rapide de 1980 à 2010 de l’Indice de Développement Humain (IDH), celui-ci a cessé de progresser depuis 2011(2). Les causes de cette stagnation peuvent être en partie imputées aux retombées de la crise économique mondiale de 2008 qui a été le terreau des révoltes de 2012 qui ont suivi. Les mesures de réduction des déséquilibres macroéconomiques prônés par les institutions internationales telles que le Fond Monétaire International (FMI) ont entrainé un coût social que les populations du Maghreb n’étaient pas prêtes à accepter (3). Enfin, malgré des améliorations sur le plan social, on constate que les inégalités s’accroissent au Maroc (4) et que les conditions de vie se dégradent dans les villes et campagnes en Tunisie (5).
Pour tenter de relancer la dynamique de croissance et de développement au Maghreb, la Banque Mondiale a mis en oeuvre des programmes dans le but de promouvoir la paix et la stabilité sociale dans cette zone. « Les pays de la région doivent adopter la bonne combinaison de politiques pour se développer plus rapidement, y compris des réformes visant à diversifier les économies et renforcer l’environnement des affaires dans le but de renforcer le potentiel du secteur privé » (Lili Mottaghi, économiste de la Banque Mondiale) (6). Ces programmes prennent appuis sur quatre piliers principaux : la rénovation du contrat social via un modèle de développement qui repose sur la confiance des citoyens et la mobilisation du secteur privé ; la coopération régionale autour de bien communs tels que l’éducation, l’eau ou encore l’énergie ; la résilience aux chocs migratoires ; et la reconstruction de la zone par le bais d’associations de financement et de partenaires extérieurs (7). Pour parvenir à atteindre cet objectif, l’un des principaux leviers d’action passe par le financement des Petites et Moyennes Entreprises (PME) qui sont censées avoir un impact plus important sur le développement des nations (8).
Néanmoins, les conclusions de plusieurs études pointent du doigt les décideurs politiques de ces pays ainsi que leur incapacité à mettre en oeuvre les réformes proposées (9). Loin de partager le constat qui consiste à rejeter la responsabilité de l’échec des programmes de relance sur les populations locales ou leurs représentants, nous nous interrogeons sur l’efficacité de la prise en compte des aspects informels des économies maghrébines dans la volonté de développement de la part des institutions internationales.
Pour comprendre le manque d’impact des programmes d’aide dans les trois pays du Maghreb, il faut prendre en compte le fait que les ressorts des dynamiques économiques et sociales reposent sur les échanges informels d’informations. Ces échanges passent notamment par les réseaux sociaux dans le sens où ceux-ci sont définis comme l’ensemble des liens ou contacts dont disposent les individus. En voulant dynamiser le secteur privé pour développer la région, les acteurs du développement ne semblent pas considérer suffisamment ces dynamiques sociales. En effet, l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC) appuie cette thèse en affirmant que les initiatives et pratiques des populations locales regroupées en réseau sont souvent peu considérées par les décideurs « du centre » alors que ce sont de véritables pratiques permettant des sorties de crise à l’échelle locale (10). Les interrogations relatives au succès des programmes de développement et à l’allocation effective des aides publiques allouées aux pays du Maghreb peuvent se formuler de la manière suivante : Comment prendre en compte les dynamiques informelles liées aux réseaux sociaux des dirigeants de PME au Maghreb ? Ces réseaux sont-ils les cadenas à débloquer qui permettraient de libérer le potentiel de développement de la zone ?

L’identification de ce déterminant de la réussite des politiques de développement international commence à être prise en considération, mais la connaissance de ses mécanismes de fonctionnement doit encore être approfondie (11). Des témoignages des agences de promotion de l’investissement au Maghreb vont aujourd’hui dans ce sens : « il faut rester humble et créer le contact ; l’e-mail vient en seconde position dans les contacts, il faut privilégier l’approche directe ; on ne peut pas traiter des affaires à distance, il faut se déplacer » (12). Ces constats partagés illustrent la prise en compte de systèmes de valeurs différents avec une conception du temps différente dans les pays du Maghreb. Ainsi, l’amélioration de l’utilisation des fonds internationaux passera par un processus long et qui tiendra compte des spécificités culturelles locales. Cette amélioration est notamment conditionnée par la prise de conscience de l’importance des réseaux et par le fait que les mécanismes sociaux de relations interpersonnelles jouent un rôle prépondérant au Maghreb.

1- Voir Doc Excel : Taux de croissance au Maghreb, Graphique feuille 4.
2- Voir données :
https://www.google.com/publicdata/explore? ds=ife8n327iup1s_&ctype=b&strail=false&bcs=d&nselm=s&met_y=indicator_103706&scale_y=lin&ind_y=false&met_x=indicator_137506&scale_x=lin&ind_x=false&ifdim=country&ind=false&icfg#!ctype=l&strail=false&bcs=d&nselm=h&met_y=indicator_103706&scale_y=lin&ind_y=false&rdim=country&idim=country:203:13903:21203&ifdim=country&hl=fr&dl=fr&ind=false
3- « La réduction des dépenses publiques et la hausse des impôts font planer un réel risque de contestation sociale ». (http://www.banquemondiale.org/fr/country/algeria/overview)
4- Voir données : https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SI.POV.GINI?end=2011&locations=MA&start=1984&view=chart
5- « Pour autant, de graves difficultés sur le front de la production et de l’emploi dans le secteur minier, une partie du secteur agricole (céréales) et les services à forte intensité de main-d’oeuvre (tourisme) devraient fragiliser les conditions de vie en milieu rural, là où se concentrent les pauvres, ainsi que dans certaines poches de pauvreté en ville où les perspectives d’emploi se dégradent ». (http://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview)
6- Voir : http://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2017/10/11/signs-of-economic-recovery-in-middle-east-and-north-africa-but-growth-still-impacted-by-instability
7- Voir : http://www.banquemondiale.org/fr/region/mena/overview#2
8- Voir : https://www.wto.org/french/res_f/publications_f/wtr16_f.htm
9- Voir : http://www.banquemondiale.org/fr/region/mena/overview#2
10- Voir : http://www.irmcmaghreb.org/recherche/programmes-de-recherche/141-mobilit%C3%A9s,-r%C3%A9seaux-et-migrations-articulation-entre-le-commerce-transnational-et-les-transmissions-selon-une-approche-par-les-r%C3%A9seaux-sociaux
11- Jain et al. (2016)
12- Voir : https://www.youtube.com/watch?v=uNiyQbCjA-4 (Chaine d’Econews Med)