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L’une des tâches essentielles de la recherche sociale devrait être de clarifier les conditions sociales de la transition vers une économie de post-croissance. Par conditions sociales, je ne pense pas d’abord ici aux conséquences sociales de la transition (en termes d’emploi, etc.), mais à tout ce qui contribue à orienter et réguler les conduites sociales (incitations économiques, règles juridiques, valeurs…). Ces conditions reflètent l’influence des structures sociales au sens large du terme, c’est à dire des institutions, normes et autres dispositifs sociaux qui ont pour objet de formater les comportements. Plus largement, il faut inclure dans ces conditions le cadre de rationalité dans lequel nous agissons, c’est à dire l’ensemble des représentations qui définissent pour nous les champs du possible, du souhaitable et du raisonnable.

La « raison écologique » n’est pas soluble dans la raison économique

Dans les sociétés contemporaines, l’un des éléments les plus prégnants du cadre de la rationalité sociale est l’ordre marchand – notion qui, faut-il le préciser, ne doit pas être comprise comme un simple équivalent de « système capitaliste ». Ce n’est pas d’abord une structure de pouvoir mais une logique d’action liée à la concurrence marchande, une manière de raisonner et de formuler des préférences dans un monde social dominé par l’argent.
La vision marchande du monde fournit un cadre de rationalité unifié, cohérent et universalisable, capable de rendre mutuellement compatibles une infinie diversité de libres décisions individuelles et collectives. La force de ce cadre procède notamment de la structure particulièrement dense et cohérente des chaînes d’objectifs qu’elle produit. Le plus écologiste d’entre nous reste attaché à ses intérêts économiques. Il n’hésite pas à les défendre quand c’est nécessaire et sait se montrer consommateur et épargnant avisé. Même ceux qui adhèrent intellectuellement à l’idée qu’un autre modèle de développement serait préférable à tous égards ont du mal à la traduire en objectifs tangibles et en motivations suffisamment fortes pour susciter de nouvelles pratiques sociales. Le souci du long terme constitue le noyau rationnel de l’attitude écologique, mais il est absent du contexte immédiat de la plupart de nos décisions. Nous sommes pris dans un flux continu d’actions et de choix qui s’enchaînent selon leur propre logique, sous l’influence de conditionnements sociaux et de signaux cohérents qui nous poussent à nous conduire en hommes économiques. On nous suggère à chaque instant que l’argent peut tout acheter, mais rien ne vient nous rappeler concrètement nos devoirs vis à vis de nos descendants, la place que devraient prendre ces devoirs parmi toutes les obligations morales que nous nous reconnaissons et quelles conséquences pratiques nous devrions en tirer.
Il n’est pas difficile de comprendre que la « raison écologique », c’est à dire le cadre de rationalité qui tient compte des irréversibilités, de la finitude des ressources naturelles et des limites de la croissance, est difficilement soluble dans ce cadre de rationalité(1). En d’autres termes, les signaux particulièrement prégnants et cohérents produits par le système économique n’ont aucune chance de susciter des comportements écologiquement vertueux.
Un nouvel imaginaire technique en cours d’émergence
La notion d’ « imaginaire social » que j’emprunte à Cornélius Castoriadis, se rattache de manière évidente à celle de « cadre de rationalité ». L’imaginaire social est aux sociétés ce que l’imagination est aux individus : une « puissance de création (2) », une capacité à « faire-être une forme qui n’était pas là ». Pour Castoriadis, cette faculté n’est pas seulement la somme de capacités individuelles d’imagination, elle réside en grande partie dans les institutions, dont l’analyse sociologique « montre qu’elles sont animées par des – ou porteuses de – significations (…) qui ne se réfèrent ni à la réalité ni à la logique (3). » Ainsi compris, l’imaginaire social est l’un des aspects essentiels du cadre à l’intérieur duquel les acteurs économiques raisonnent, établissent leurs préférences et élaborent des projets.
Par imaginaire technique, j’entends plus précisément le système des représentations sociales de ce qu’est censé produire la technique – la manière dont une société se projette dans l’avenir à travers de nouveaux objets et d’autres pratiques. Depuis plus de deux siècles, nous vivons sous l’emprise d’un imaginaire industriel qui voit dans la technologie le moyen de créer des objets qui nous rendront plus souverains, plus autonomes par rapport aux autres et à la nature. Dans un texte souvent cité, l’historien Lynn White a montré que l’avance prise par l’Occident dans la révolution industrielle ne réside pas dans une quelconque supériorité intellectuelle sur la Chine et le monde musulman, mais dans une orientation particulière de l’activité humaine. Le projet collectif d’utiliser la technique à grande échelle pour soumettre et domestiquer la nature étant le reflet d’une désacralisation du cosmos sous l’influence du christianisme : « En détruisant l’animisme païen, le christianisme a permis l’exploitation de la nature dans un climat d’indifférence à l’égard de la sensibilité des objets naturels (4) . » Quoi qu’il en soit des limites de cette thèse (5) , elle suggère que la cohérence entre la marchandisation du monde mise en œuvre par le capitalisme est indissociable d’une certaine manière de concevoir le rôle de la technique comme processus de transformation du monde matériel en objets appropriables et échangeables.
Par contraste avec l’imaginaire industrialiste, l’imaginaire qu’il faudrait promouvoir pour faire face au défi écologique voit plutôt la technique comme l’ensemble des moyens d’améliorer le bien-être collectif, en symbiose avec les écosystèmes. Au lieu de soumettre brutalement la nature à nos désirs, il s’agit de la comprendre et de s’adapter à son fonctionnement. L’économie circulaire est l’illustration la plus évidente de cette idée. Ce concept regroupe un ensemble d’activités économique (recyclage, économie de la fonctionnalité, écologie industrielle et territoriale), de domaines d’innovation technique (éco-conception, allongement de la durée d’usage des biens) et de pratiques sociales émergentes (consommation responsable, troc, mutualisation, réemploi des objets ou de leurs composants…), dont la caractéristique commune est de chercher à produire plus de bien-être tout en consommant moins de ressources naturelles et en minimisant les atteintes à l’environnement. En terme technique, l’objectif de l’économie circulaire est de « boucler » les cycles de matières et d’énergie grâce au réemploi, au recyclage et à la lutte contre l’obsolescence prématurée des objets. Pour économiser les ressources naturelles, il faut, par un travail en amont sur la conception des produits (éco-conception), optimiser leurs usages, réduire les consommations induites (énergie et consommables), augmenter leur durée d’usage, faciliter la maintenance et les réparations, permettre le réemploi des composants et des pièces détachées, utiliser des matériaux renouvelables ou faciles à recycler, voire viser le « surcyclage » (upcycling (6)). Un autre aspect de l’économie circulaire est l’écologie industrielle territoriale qui cherche à utiliser les complémentarités techniques entre des entreprises d’un territoire pour optimiser l’usage des ressources (matière et énergie) et le réemploi des déchets.
L’économie de la fonctionnalité, autre exemple du nouvel imaginaire technique, développe les services d’usage des biens comme alternative à leur possession. Les exemples connus diffèrent peu de services classiques de location, si ce n’est par leur caractère public. Les systèmes de type Vélib ou Autolib participent ainsi d’un développement des services de location qui bénéficie également aux activités locatives plus classiques. L’économie de la fonctionnalité ne se réduit cependant pas à la location : elle implique généralement un partenariat dans la durée entre un opérateur et ses clients. Dans le cadre de ce partenariat, le prestataire fournit parfois des services complémentaires dans le but de rationaliser la demande et d’augmenter les compétences d’usage des utilisateurs (on peut citer la formation des conducteurs à l’éco-conduite par l’entreprise Michelin, dans le cadre d’une activité de location de flottes de pneus).
Au-delà des ces expériences innovantes, le nouvel imaginaire technique consiste à regarder autrement les objets, leurs impacts et leurs usages. Les pratiques d’éco-conception – qui visent à optimiser les objets du point de vue de leur contenu en ressources rares, de leur durée de vie, de leur capacité à être réparés, de leur modularité, de leurs facilités d’usage et de réemploi – sont la concrétisation directe de ce nouvel état d’esprit.
Le nouvel imaginaire technique combinera les high tech et les low tech en dépassant les obstacles à la mise en œuvre conjointe de savoir-faire hérités de pratiques anciennes et de compétences techniques sophistiquées. On pense à l’agriculture biologique (7) , aux ateliers coopératifs de bricolage et de réparation, aux systèmes de transport associant vélos, transports collectifs et technologie de l’information, à une gestion des déchets avec récupération, compostage, tri manuel et technologies sophistiquées pour le traitement des matériaux précieux ou dangereux. Un autre aspect peut être l’imitation de la nature par les technologies biomimétiques (qui s’inspirent des processus physiques ou chimiques utilisés par les êtres vivants), la recherche systématique de circuits courts (agriculture de proximité) et de symbioses entre organisations de taille et de nature différentes.
Le plus important dans ce nouvel imaginaire technique est son aspect culturel. Il s’agit de promouvoir un nouvel idéal d’excellence : non plus créer des objets « performants » dont l’efficacité se mesure à l’aune d’une tâche spécialisée, mais répondre à des besoins vitaux et résoudre des problèmes concrets au moindre coût pour l’environnement. Cette conception de la performance n’a rien d’abstrait : elle peut s’objectiver grâce à la méthode de l’analyse du cycle de vie qui évalue les conséquences environnementales globales d’une activité ou d’un produit rapportées à leur usage final.

Raisonner à une échelle plus large que le produit

Si on les considère uniquement comme des moyens d’optimiser l’usage des ressources dans le cadre de la rationalité économique dominante, ces innovations ne permettront pas de rendre l’économie durable. Elles permettront certes de dématérialiser la croissance et d’accroître le rythme du « découplage », mais pas dans des proportions suffisantes pour éviter l’épuisement des ressources et la destruction des écosystèmes.
Qui plus est, les effets systémiques d’une innovation peuvent affaiblir ou même annuler les économies qu’elle permet. La problématique de l’« effet rebond » en fournit une illustration. Les impacts environnementaux d’innovations permettant des gains d’efficacité technique peut être réduite par le fait qu’ils facilitent un accroissement de la consommation. À plus grande échelle, on peut prendre le cas des éco-quartiers. À priori conçus pour réduire les impacts environnementaux de l’habitat, ils peuvent avoir des effets négatifs au niveau d’une agglomération : ainsi, si 75 % des éco-quartiers sont des projets de renouvellement urbain, 25 % se créent dans le cadre de plans d’extension de la ville. « Ces nouveaux éco-quartiers, lorsqu’ils sont éloignés des centres-villes peuvent souffrir d’un manque de commerces de proximité et d’une absence de vie de quartier. La localisation a des implications sur les déplacements des usagers et engendre des problématiques de mobilité non négligeables.(8) »
Il faut donc raisonner à une échelle encore plus large, pour imaginer autrement le rôle de l’innovation technique comme moyen de configurer les modes de vie et l’organisation de la vie sociale dans le cadre d’une développement écologiquement soutenable. En d’autres termes, les modes d’utilisation des objets techniques doivent être repensés avec les mêmes objectifs que ceux de l’économie circulaire, ce qui veut dire concrètement : réduire certains besoins à la source, susciter des comportements plus sobres, favoriser la mutualisation et accroître la résilience des fonctionnements sociaux. Pour le dire autrement, la technique doit être mise au service d’un découplage plus radical que le simple découplage entre la croissance et la consommation des ressources : un découplage entre le bien être et la production de « marchandises », c’est à dire d’objets matériels appropriables.
Dans cette perspective, l’éco-conception des objets doit devenir une « éco-socio-conception ». L’exemple du transport en fournit une bonne illustration : l’objectif devrait être de produire des véhicules qui soient conçus non seulement en tant que produits « écologiques » (durée de vie, économie de carburant et de matières premières, réparabilité et recyclabilité…), mais aussi en tant que supports de comportements de mobilité plus vertueux tels que la mutualisation des véhicules, le covoiturage et la multimodalité (utilisation combinée de différents modes de transport). Il n’est pas difficile d’imaginer ce que cela pourrait vouloir dire concrètement en termes de robustesse, de simplicité et de standardisation (pour faciliter l’utilisation par des conducteurs différents), de sécurité, de traçabilité, de commodité d’usage des parkings publics et d’arbitrage entre les performances et les coût.
Le nouvel imaginaire technique pourrait aussi se concrétiser par une autre conception de l’aménagement de l’espace. Les projets urbains consommateurs d’espace et d’énergie devraient faire place à des approches telles que les slow cities ou l’« urbanisme tactique » (encore appelé « acupuncture urbaine » (9) ). Le décloisonnement des échelles spatiales et temporelles est un aspect fondamental : on ne peut plus se contenter d’évaluer les objets et les techniques en se fondant sur leurs effets locaux et immédiats. Comme l’indique Lucile Schmid dans un rapport au gouvernement français sur l’innovation écologique : « L’invention de nouveaux procédés ne suffit pas. Elle doit aller de pair avec la recherche d’un nouveau modèle de développement économique et social, compatible avec la finitude des ressources. » Toute technique devrait désormais être appréhendée comme un levier de transformation des usages et des « façons d’agir », en tenant compte de leurs effets dynamiques et en rapport avec un objectif d’économie des moyens à l’échelle d’un territoire (10) . »
En termes d’outils, il existe des tentatives pour étendre l’analyse du cycle de vie aux impacts sociaux des activités économiques. Il apparaît cependant que ce que l’on appelle l’analyse sociale du cycle de vie (ASCV) ne répond que très imparfaitement à cet objectif. Certes, selon un document publié il y a quelques années par le PNUE, la visée de cette méthode d’analyse est très large : « Les aspects sociaux et socioéconomiques examinés sont ceux qui peuvent affecter positivement ou négativement les parties prenantes. Ils peuvent renvoyer aux comportements des entreprises, aux processus socio-économiques ou aux impacts sur le capital social. Selon le champ de l’étude, les impacts indirects sur les parties prenantes peuvent également être pris en compte. (11) » En pratique, toutefois, les mises en œuvre concrètes de cette approches souffrent d’une double limitation : elles ne s’intéressent qu’aux produits (et non aux systèmes techniques) et les impacts sociaux sont identifiés en tant qu’impacts sur les parties prenantes (travailleurs, consommateurs, entreprise…). Cette approche ne permet donc pas de prendre en compte les aspects systémiques des impacts de l’innovation, tels que les effets sur les comportements, les attentes sociales ou l’évolution à moyen-long terme des modes de vie.

Une perspective qui devrait être prise en compte dans la formation

Les idées qui sous-tendent le concept de nouvel imaginaire devraient être prises en compte dès à présent dans la formation technique (notamment celle des ingénieurs). Même si la notion de complexité est à la mode, elle est loin d’avoir été intégrée dans les savoirs institués et transmis. Les sciences dites exactes ont fondé leur développement sur l’efficacité de la démarche analytique dont le credo de base est la possibilité de réduire le complexe au simple. Telle qu’elle est actuellement dispensée, la formation scientifique de base développe davantage les capacités à raisonner et calculer dans un cadre prédéterminé que l’aptitude à mettre en question et élargir ce cadre. Un ingénieur est formé à résoudre des problèmes pratiques bien posés, l’étude des systèmes complexes ne fait généralement pas partie de son cursus. Les questions les plus importantes auxquelles sont confrontés les décideurs, qu’elles soient économiques, sociales ou environnementales, sont pourtant de nature systémique. Elles ne peuvent être traitées de manière pertinente qu’en tenant compte simultanément d’une pluralité de logiques hétérogènes enchevêtrées. Dans cette perspective, l’analyse du cycle de vie devrait être largement enseignée, non pas seulement comme une technique opératoire, mais comme un outil de développement d’une intelligence systémique. L’une de ses vertus est en effet d’obliger à formaliser le cadre (échelles spatiale et temporelle, types d’impacts à prendre en compte) dans lequel doivent être évalués les effets d’un investissement ou d’une innovation. C’est donc potentiellement un outil de réflexivité collective qui peut contribuer à élargir, voire même à déconstruire, le cadre étroit de la rationalité économique.

Bernard PERRET

Le 9 avril 2018

1- C’est le thème principal de mon livre Pour une raison écologique, Flammarion 2011.
2- « une puissance de création, une vis formandi, immanente aux collectivités humaines comme aux êtres humains singuliers. » (Figures du pensable, Seuil 1999, p. 94).
3- Ibid., p. 85.
4- Lynn White, Jr. « Les racines historiques de notre crise écologique », in Dominique Bourg et Philippe Roch (dir.), Crise écologique, crise des valeurs. Défis pour l’anthropologie et la spiritualité, pp. 17.
5- Les théologiens chrétiens n’ont pas manqué de rappeler que la Bible proclame la dignité du monde en tant que création divine. Cf. notamment Jurgen Moltmann, Le Rire de l’univers, Traité de christianisme écologique, Cerf 2004.
6- Par opposition au downcycling (recyclage des produits ou des matériaux avec dégradation de leurs fonctionnalités, à l’instar du papier recyclé), l’upcycling consiste à récupérer les produits ou matériaux dont on n’a plus l’usage pour fabriquer des biens d’utilité supérieure.
7- Notons au passage la pertinence de la notion de « permaéconomie » forgée par analogie avec la permaculture pour désigner les pratiques économiques fondées sur les principes d’économie de ressources, de diversité et d’adaptation à l’environnement (cf. Emmanuel Delannoy, Permaéconomie, Marseille, Wildproject, 2016).
8- « Les éco-quartiers sont-ils l’avenir de la ville durable ? ». plateforme de l’engagement RSE et développement durable. https://e-rse.net/eco-quartiers-avenir-solution-ville-durable-25850/#gs.mH4AIFY
9- « La ville est vue comme un organisme énergétique multidimensionnel et sensible, un environnement vivant. L’acupuncture urbaine vise à approcher cette nature et à comprendre les flux énergétiques du collectif caché derrière l’image de la ville pour réagir aux endroits qui en ont besoin » (Marco Casagrande, Biourban Acupuncture: Treasure Hill of Taipei to Artena, Rome, International Society of Biourbanism,2013).
10- Lucile Schmid, Rapport relatif à l’innovation et à l’expérimentation pour la transition écologique, juillet 2017.
11- Lignes directrices pour l’analyse sociale du cycle de vie des produits, (PNUE 2009, p. 37.)