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La société peut elle supporter plus longtemps un tel rythme de l’innovation scientifique et technique ? (1)
Ne touche pas à mon Sacré ! En 2005 les chercheurs français se sont mis en grève car, pour la première fois depuis soixante ans paraît- il, le budget de la recherche publique avait été réduit de plusieurs milliards d’Euros. Il est probable que le gouvernement croyait qu’il ne faisait que prendre des mesures raisonnables d’économie budgétaire favorisant la maîtrise des déficits publics. Mais ce faisant il prenait un risque politique considérable car amputer les crédits de la Recherche Scientifique, c’est porter atteinte à une des valeurs sacrées de la société moderne. En effet, que le progrès indéfini de la science et de la technique soit une nécessité, voilà une des rares croyances qui fait aujourd’hui l’unanimité. Réduire le financement de la Recherche c’est menacer la principale église de notre temps ; les réactions quasi unanimes du clergé scientifique montrent bien qu’elle s’est sentie menacée dans sa Mission sacrée. Une fois de plus le Trône a fait l’expérience de ce qu’il peut en coûter de menacer l’Autel. Aussi irrationnelles qu’elles soient, les croyances peuvent avoir plus de poids politique que la consi-dération réaliste de la feuille d’impôt. La position du gouvernement était d’autant plus témé-raire et fragile que sur le fond il adhère au Credo progressiste et n’avait rien de bien émouvant à opposer aux zélateurs de « l’ardente obligation » du progrès technoscientifique.
Bien que par métier je fasse partie de la tribu des chercheurs je ne suis pas convaincu que la réduction des crédits de la Recherche soit une si mauvaise chose. Je pense même qu’on pour-rait la justifier par des arguments non plus économiques mais moraux et politiques. Je les ex-pose ici tout en sachant qu’il est peu probable que ni le parti qui est actuellement au gouver-nement ni celui qui est dans l’opposition les fassent leurs. Quant à mes collègues chercheurs ce n’est pas demain qu’ils renonceront au dogme de l’Augmentation Perpétuelle des crédits.
La puissance désorganisatrice de l’innovation : La raison pour laquelle il me semble que la baisse des crédits de la recherche ne serait pas une si mauvaise chose c’est que le déferlement des innovations technoscientifique qui bouleverse de plus en plus vite et de plus en plus pro-fondément notre monde n’est pas une bonne chose. Dans le seul domaine de la chimie nous avons mis au point et diffusé dans l’environnement des milliers de molécules nouvelles et dont nous ne savons pas quel est l’effet combiné à long terme. L’innovation scientifique et technique est une véritable bombe à retardement.
Le rythme de cette folle course en avant n’est pas soutenable. Ce n’est pas bon pour l’environnement et le prix que nos descendant auront à payer parce que depuis 1945 les géné-rations aux commandes ont refusé – au nom du culte du progrès- de prendre en compte les limites environnementales de la croissance, ce prix, donc, risque d’être bien plus élevé que tous les bénéfices que nous croyons pouvoir tirer de cette croissance. Cette course en avant n’est pas bonne non plus pour la société, car le changement technoscientifique accéléré affecte désormais toutes les dimensions de l’existence humaine : non seulement la production de bien et de services consommables mais la vie sociale qui elle aussi est complètement bouleversée dans toutes ses dimensions. Nous vivons désormais dans la société du changement dans laquelle l’art de gouverner s’apparente de plus en plus à celui d’un skieur virevoltant sur une avalanche dont il ne maîtrise ni la vitesse ni la direction. On s’en félicite à Droite comme à Gauche, en oubliant que l’on a créé ainsi une situation fort dangereuse et qui devient souvent explosive, au propre comme au figuré. En effet, ce qu’aujourd’hui nous appelons le Déve-loppement engendre non seulement des risques écologiques et technologiques mais aussi une désorganisation culturelle qui, dans notre univers technicisé, constitue un facteur de risque largement sous-estimé. Partout dans le monde la rapidité du changement économique et tech-nique a eu pour effet le bouleversement en profondeur des sociétés et des modes de vie. Nos repères culturels, nos manières d’envisager l’avenir, de comprendre notre identité, de penser, de vivre ensemble, de communiquer, d’aimer et d’avoir des enfants, de les éduquer etc. tout est constamment remis en cause. Le processus de création-destruction qui est une des condi-tions essentielles du dynamisme technoscientifique et industriel a aussi pour effet la désinté-gration des modèles symboliques qui organisent l’existence et qui, par exemple, font obstacle à nos pulsions violentes. Le contact avec la puissance sans précédent de la technique moderne suscite non seulement la frustration et le ressentiment mais aussi la disqualification des tradi-tions spirituelles et des modèles éthiques et symboliques. L’histoire du vingtième siècle montre abondamment comment il a résulté de cette condition toutes sortes de névroses individuelles et collectives, de perte de sens, de perversion des valeurs et des traditions spirituelles. Le développement est un terreau sur lequel, parmi d’autres fleurs vénéneuses, la violence et le terrorisme semblent prospérer. Non seulement il est illusoire de croire que la poursuite du changement économique et technique accéléré contribuera à l’établissement d’une fraternité universelle et de la démocratie, mais au contraire nous pouvons être certains qu’il nourrit di-verses pathologies sociales et politiques fort dangereuses, d’autant que nous vivons désormais dans un univers technologique que sa complexité rend particulièrement vulnérable aux tenta-tives de déstabilisation.
Pour une désindustrialisation de la recherche : C’est pourquoi la transformation de la re-cherche en véritable industrie avec ses armées de travailleurs enrôlés pour la course à l’innovation technoscientifique ne peut pas être à terme une bonne chose pour la liberté, y compris pour la liberté de l’esprit indispensable au progrès de la science elle-même. Pendant longtemps nous avons pu ignorer les coûts indirects du développement ; mais lorsque les ten-dances à la vulnérabilité environnementale et technologique et à la fragilisation des repères symboliques finissent par converger, alors le monde devient un endroit dangereux à vivre et il sera très difficile de limiter les risques inhérents à cette situation. Pour le moment on ne sait pas fabriquer les ressources culturelles symboliques et l’adoption de solides repères éthiques s’effectue à un rythme beaucoup plus lent que leur destruction par le changement permanent de l’environnement technique et économique. Il est donc difficile d’imaginer que la création de normes culturelles efficaces puisse s’effectuer sans un sérieux ralentissement du développe-ment techno économique. Or manifestement nous ne sommes pas prêts à accepter cette éven-tualité. Il ne reste alors qu’une seule voie pour assurer la sécurité, voie qui est bien plus dans la veine de l’état d’esprit moderne ; elle consisterait à développer le contrôle social jusqu’au même niveau où nous avons développé notre puissance technique d’agir sur la matière. Comme l’écrivait Bernard Charbonneau : « Plus la puissance grandit, plus l’ordre doit être strict » (2) . Aujourd’hui nos techniques de contrôle social sont loin d’être au niveau du potentiel destructeur de nos techniques matérielles et énergétiques ; afin d’obtenir la sécurité nous pou-vons consacrer nos forces à surmonter le décalage entre puissance et contrôle. Mais s’il n’est pas du tout certain que cette tâche énorme pourra être menée à bout, il est par contre très pro-bable qu’elle ne pourra être entreprise qu’aux dépens de la liberté individuelle et de la libre créativité scientifique, comme Aldous Huxley nous en avertissait dès 1932 (3).
Le progrès scientifique est un des moteurs de ce déferlement d’innovations qui favorise la désorganisation environnementale, sociale et culturelle de notre monde. Il n’est pas imaginable d’en maîtriser un tant soit peu les effets tant qu’on laisse la Recherche se déployer en véritable industrie dont les milliers de chercheurs produisent un flot de résultats qu’on s’acharne à opérationnaliser de toutes les manières possibles. L’élaboration des repères culturels nécessaires pour vivre dans un monde constamment recomposé par une innovation galopante requiert que l’on impose à la Recherche un rythme beaucoup plus lent. Une désindus-trialisation de l’activité scientifique serait donc une bonne chose. Le moyen le plus efficace – et en le refusant nos grévistes reconnaissent implicitement que c’est un moyen réaliste – ce serait d’avoir moins de chercheurs et donc de réduire le budget de la Recherche, en France et partout ailleurs.
Prendre son temps pour digérer l’innovation : Que l’on ne brandisse pas l’épouvantail de la stagnation : Nous ne sommes plus au dix–septième siècle ! Consacrer nos énergies à résoudre la multitude de problèmes engendrés par un développement technoscientifique trop rapide pour être socialement et écologiquement assimilable, ce ne serait pas stagner ; ce serait plutôt un vrai progrès dont nous avons un besoin urgent. Au terme de deux siècles d’innovation ac-célérée nos sociétés sont confrontées à toutes sortes de problèmes que nous n’avons pas encore appris à maîtriser ; inutile d’accélérer encore pour en créer de nouveaux ! La priorité aujourd’hui serait plutôt de ralentir, de prendre le temps de faire le point et de remettre un peu d’ordre. Contrairement à ce que l’on entend souvent il est plus urgent de résoudre, sur des bases morales et politiques, les problèmes sociaux et environnementaux créés par deux siècle de progrès technoscientifique et industriel accéléré, que d’en créer de nouveaux en stimulant une innovation dont les effets indirects et à long terme sont si difficilement prévisibles. S’imaginer qu’un surcroît d’innovation scientifique et technique constitue la solution, cela revient à vouloir courir toujours plus vite pour ne pas tomber. L’humanité a mis au point suf-fisamment de procédés efficaces : il faut maintenant prendre son temps pour les digérer.
Bien entendu, ralentir ne veut pas dire pour autant arrêter toute recherche, car le progrès des technosciences a eu ce résultat paradoxal que nous sommes condamnés à la Recherche qui, d’exploration libératrice est devenue activité contrainte, imposée par la force des choses. Pour reprendre l’exemple précédent de la chimie, maintenant que le progrès technoscientifique a débouché sur la dissémination incontrôlée d’une multitude de molécules, tout nous pousse à financer la recherche en cancérologie et en biologie moléculaire, dont les retombées futures risquent à leur tour d’avoir des effets désorganisateurs. Des auteurs comme Bernard Charbon-neau et Jacques Ellul ont depuis longtemps souligné la dimension systémique de notre univers technoscientifique qui nécessite lui-même sa propre croissance. Il serait donc utopique de prétendre sortir d’un coup de ce cercle vicieux. Nous avons certes besoins de recherches pour mieux comprendre et réparer les effets du développement technoscientifique, mais une chose est sûre : ce n’est pas en continuant à appuyer sur l’accélérateur de la Recherche et Dévelop-pement technoscientifique que nous pourrons négocier sans casse un changement de direction.
Un enjeu démocratique : Il est donc probable que tôt ou tard (et le plus tôt serait le mieux) la gravité des problèmes sociaux et environnementaux qui résultent du déferlement technolo-gique contemporain sera telle que nous serons bien obligés de réduire les crédits de la Re-cherche- Développement, mais ce sera pour de toutes autres raisons qu’en 2005. Il serait sou-haitable que ce soit l’occasion d’un véritable débat sur les finalités sociales de la Recherche et les priorités de son financement. L’entreprise sera difficile, car elle va à l’encontre du dogme de l’Immaculée Conception de la Science selon lequel les vérités scientifiques étant conçues sans péché elles sont toutes bénéfiques, de sorte que la sainteté de la Recherche ne peut être diminuée par les usages que le Monde en fait et que ce n’est pas aux ignorants de discuter de l’emploi des fonds – toujours insuffisants- qui lui sont alloués. Pourtant il ne peut y avoir de Recherche et Développement sans commerce suspect avec l’Argent. Si les Etats financent la Recherche c’est d’abord parce qu’elle produit de la Puissance : ce n’est pas par hasard si en France le Ministère de la Recherche est aussi celui de l’Industrie et qu’un tiers du budget de la recherche est consacré à des développements militaires. Aussi pour se purifier de cette coha-bitation un peu embarrassante les Grands Prêtres du Progrès scientifique ont-ils forgé la no-tion de valorisation de la recherche, opération surnaturelle qui permet d’expliquer que l’Esprit peut se transformer en Espèces tout en gardant sa pureté désintéressée. Ainsi l’invocation de cette nouvelle version du mystère de la Transubstantation permet–elle au clergé scientifique d’éviter tout débat public sur les orientations et l’ampleur du budget de la recherche.
Daniel Sarewitz (4) a montré comment les politiques de Recherche et Développement sont défi-nies hors de tout contrôle démocratique par l’establishment technico-scientifique. Or bien qu’elles soient présentées au public comme allant de soi, ces orientations qui se traduisent par des prélèvements fiscaux, ne font que traduire des représentations particulières, fondées sur des croyances – parfois intéressées – quant à l’utilité sociale de telle ou telle recherche. Mais est-il plus conforme à l’utilité sociale d’affecter les ressources du contribuable au financement de l’informatisation de la société et à l’analyse moléculaire du génome humain plutôt qu’à des programmes de recherche en santé publique ? Est-il plus conforme au bien public d’investir des sommes immenses dans la recherche spatiale plutôt que dans la prévention de la vulnérabilité de nos sociétés aux changements climatiques? Plus fondamentalement à quel niveau faut-il plafonner les investissements tant en formation qu’en Recherche-Développement pour que les conséquences écologiques, sociales et culturelles de l’innovation soient assimilables par la société? Ces questions concernent tous les citoyens, ne serait-ce que parce qu’à terme elles changent leur mode d’être ensemble, leur rapport au monde, ou même la représentation qu’ils se font de leur identité : qui doit en décider ? Puisque les citoyens financent la recherche, il serait conforme à l’idéal démocratique des lumières qu’ils aient leur mot à dire sur le rythme et les orientations de celle-ci. Sinon, il faut proclamer clairement qu’au nom de la sainteté de la Science et du futur radieux qu’elle prépare, les idéaux démocratiques sont désormais obsolètes.
Aujourd’hui ni la Droite que la Gauche ne sont prêtes à envisager un tel débat sacrilège ; et ce n’est pas le Sacré Collège des Chercheurs qui prendra les devants. Nous ne sommes toujours pas modernes.

1- Article de Daniel Cérézuelle mis en ligne sur le site Sciences Critiques, 2017.
2- Charbonneau, Bernard : Le système et le chaos pp. 449 Economica Paris 1987.
3- Huxley, Aldous : Brave new world Chatto & Windus Londres 1932
4- Sarrewitz, Daniel : Frontiers of illusion pp. 235 Temple university press, Philadelphia 1989