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Avant-propos

 Si on considère l’état du monde avec un  peu de recul, on ne peut que conclure que nous allons à la catastrophe, et cela, par plusieurs voies simultanées, qui ne manquent pas de s’entrecroiser. C’est peu dire que l’opinion publique n’est pas clairement avertie de ce danger. Toute la logique de la vie politique, médiatique, et numérique va au contraire dans le sens d’une anesthésie insidieuse des consciences, voire d’une lobotomie généralisée des esprits, parce que la combinaison historique des intérêts est de voiler tout ce qui dépasse l’horizon du plus court terme, celui dans lequel ils peuvent se déployer. Ce qui fait la solidité redoutable de ce système, c’est qu’il a obtenu l’adhésion des masses par la domination des mécanismes de formation des représentations, par la diffusion de ce nouvel opium qu’est le divertissement que diffusent tous les écrans, petits et grands, construisant un monde virtuel qui recouvre le monde réel et finalement s’y substitue.

Ces chemins qui mènent au désastre peuvent s’énumérer.

Le premier est le seul à être relativement présent dans le débat politique. C’est le défi de la transition écologique. Il n’y a sur ce point rien à ajouter à la mise en garde de 15 000 scientifiques, lundi 13 novembre 2017, nous rappelant que la « destruction rapide du monde naturel » est la voie la plus évidente vers la catastrophe. La question du réchauffement climatique, comme celle du ravage de la biodiversité ne seront jamais résolues (ou leurs conséquences affrontées) sans un sursaut d’un très grand nombre de citoyens.

Le second est quasiment absent des débats politiques et n’est évoqué par la presse et les médias que de façon périphérique ; c’est le danger que constitue l’humanité augmentée, c’est-à-dire en vérité l’humanité diminuée de toutes les facultés abandonnées aux prothèses numériques, aux cyber-organes, et autres implants bioniques. Cet abandon – impliquant fatalement la sclérose des régions corticales concernées devenant obsolètes - est déjà effectif par rapport aux tablettes communicatives, aux objets connectés, provisoirement encore extérieurs aux corps. La baisse observée dans plusieurs pays du QI en est le signe, que l’on cherche à voiler en l’imputant exclusivement aux perturbateurs endocriniens.

Le troisième est celui de l’extinction du politique. Certes, Marx le prophétisait, mais dans le contexte d’un épanouissement des individualités et de leur libre coopération. C’est au contraire une humanité réduite à l’état de quasi-robots que cet effacement des puissances publiques est en train de produire, par la juridisation déjà largement en cours de nos sociétés, par leur régulation économique par des systèmes de règles impersonnelles, comme c’est largement le cas dans l’Union Européenne, et surtout dans l’avenir proche par la généralisation des prises de décisions par des algorithmes. On s’achemine vers des sociétés automatisées, réalisant de façon imprévue le rêve de Saint-Simon de remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses.

Le quatrième est en fait l’autoroute qui englobe ces trois premières voies, celui de la marchandisation totale de la société. C’est un mouvement profond qui résulte d’un faisceau de forces culturelles, sociales, et politiques. La totalité des actions humaines est en passe d’être englobée dans une logique de marché. C’est même la forme privilégiée dans laquelle s’exprime aujourd’hui l’idée même de progrès. Or, l’univers marchand ne produit aucune forme de sociabilité, et, au contraire, comme l’a montré Polanyi dans « la grande transformation », l’encastrement de la société dans l’économie ne peut qu’aboutir à de la régression sociale. Une humanité totalement soumise à la logique marchande ne peut être qu’une société violente, sans ciment social, d’hypertrophie de l’égotisme, de faillite de toute forme de solidarité, de crispation identitaire.

La cinquième voie de cet itinéraire catastrophique, et qui elle aussi s’emboîte logiquement avec les autres, c’est celle de l’instauration d’une société de surveillance. La pratique de la communication par les réseaux sociaux aboutit à réaliser le vœu du créateur de facebook, Mark Zuckerberg, d’abolition de l’anachronique distinction entre vie privée et vie publique. La société de transparence s’installe à tous les étages de la société. Par le travail de forces profondes de l’évolution sociale, des pulsions comme l’indignation ou la condamnation l’emportent sur la compréhension ou la commisération. La défiance généralisée produit l’agressivité comme norme dans les relations sociales, et les nouveaux moyens de diffusion font de la délation une pratique ordinaire, se substituant aux précautions qu’imposaient les règles juridiques.

Tel est le courant sur lequel nous sommes tous embarqués, et nous emporte vers le pire, si une prise de conscience collective ne s’effectue pas. C’est à ce travail que s’attelle cette encyclopédie, dont les articles, fort divers, ont pour point commun de rechercher un autre cap. Cela passe par des analyses lucides des dérives économiques, sociales ou culturelles de nos pratiques individuelles ou collectives, et par des tentatives de défrichement des chemins qui épargneront aux générations futures le sombre destin qui les menace.

Au début de l’année 2017 une sorte de numéro zéro de l’ECC avait été réalisé avec la collaboration de Bernard Ginsity, André Koulberg et Jean-françois Hutin. Elle a été diffusée dans un cercle retreint pour recueillir des conseils, des avis, des suggestions. Il en est résulté que l’aventure devait être poursuivie. Elle est maintenant pilotée par Maurice Merchier et Guy Roustang avec l’aide de Jérémy Roustang, ingénieur en informatique. L’ECC va s’enrichir de nouveaux articles et  divers contacts seront pris pour voir quelles alliances pourront être nouées avec de multiples réseaux existants qui partagent la conviction qu’un changement de cap s’impose. Il conviendra alors de préciser les formes d’organisation et les processus de décision pertinents pour une extension et une bonne diffusion de l’ECC. L’Encyclopédie réunira aussi bien des contributions originales que des textes déjà parus. Nous tenterons pour chacun des thèmes abordés de faire une analyse critique de la situation actuelle, de préciser les changements souhaitables et de répertorier des réalisations en analysant, si possible, dans quelle mesure elles représentent des changements significatifs, porteurs d’avenir. Il s’agira d’une dialectique permanente entre réflexion et action. L’Encyclopédie tout en veillant au respect des orientations qui justifient sa raison d’être sera ouverte à des débats et échanges de point de vue.